Le texte suivant a été publié dans les "Dossiers Archéologiques Historiques et Culturels du
Nord - Pas de Calais n°13, 1982, (A.M.P.B.B.E., Berck). Il est visible sur ce site grâce à
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Publications de "l'Association des Amis du Musée, du Passé, de la Bibliothèque de
Berck et Environs" (A.M.P.B.B.E.)
LES MONNAIES MEDIEVALES DU PAYS DE MONTREUIL

Les ports maritimes de Quentovic et de Montreuil au Moyen-Age
Leurs ateliers monétaires, jalons de leur histoire

De Montreuil jusqu'à la mer, la Canche déroule sur près de quinze kilomètres ses méandres paresseux avant de
parvenir à son estuaire dont l'ensablement s'accroît chaque année.
Ses rives, que fréquentent seuls quelques promeneurs et des pêcheurs obstinés, traversent des marais et des pâtures
souvent inondées lors des grandes marées, lorsque le «noroît» souffle en tempête.
Les siècles ont peu à peu modelé ce paysage mélancolique, mais, au cours du plus lointain Moyen-Age, son aspect
était bien différent. Les bateaux de mer, de faible tonnage il est vrai, remontaient ou descendaient la Canche dans un va-et-
vient incessant, apportant la richesse au grand port de Quentovic, puis à celui de Montreuil, lorsque celui-ci hérita de la
prospérité menacée du premier.
Les touristes actuels, souvent intrigués, parfois narquois au sujet de l'appellation «Montreuil-sur-Mer», ne se seraient posé
nulle question s'ils avaient pû contempler l'activité de son port qui fut, jusqu'au 13ème siècle, l'unique et combien précieux
débouché maritime de nos premiers rois Capétiens.
A cette époque, il est vrai, la Canche n'offrait pas à Montreuil son aspect de petite rivière bien paisible.
A la suite de la transgression marine Dunkerquienne, vers le premier tiers du 4ème siècle, les flots s'allongeaient de
nouveau dans la vallée. Ils permirent à la navigation d'atteindre des points très reculés dans les terres (1)
Une carte annexée à l'ouvrage de Jean Longuet, agrégé de géographie, sur le Pas-de-Calais, précise que le fond du golfe
Dunkerquien de la vallée de la Canche atteignait le pied même de la ville de Montreuil (2).
L'estuaire de la Canche n'était-il pas assez vaste au 5ème siècle, pour servir de base à la flotte romaine «Classis
Sambrica» ?
Dès lors, les conditions se trouvaient réunies pour qu'un port s'établisse le long de ce vaste estuaire. A l'époque
envisagée, les installations portuaires étaient disposées sur la rive de façon linéaire et constituées d'assemblages de poutres
scellées au plomb.
Le pays, aux confins de la Morinie, jouissait déjà d'une réelle civilisation, bien avant la conquête par Jules César.
L'arrivée des Romains, l'installation dimportantes bases maritimes sur notre littoral, la création de grandes voies y donnant
accès, la conquête de l'Angleterre et, bien vite, les relations commerciales qui s'ensuivirent donnèrent naissance à de
véritables villes : Bononia (Boulogne) Stapulae (Etaples).
Pour des raisons encore obscures, Boulogne perd peu à peu l'importance primordiale dont il jouissait dans les relations
avec l'Angleterre et celles-ci, dès le début du 7ème siècle, se détournent vers deux grands ports de création récente et
présentant des caractères d'analogie frappante : Dorestadt à l'embouchure du Rhin et Quentovic à l'embouchure de la
Canche. Tous deux portent tout d'abord le seul nom de «wicus», d'origine Gallo-Romaine s'appliquant à une agglomération
autre que la «civitas». Ce nom se germanise bientôt avec «wic», terme qui s'applique à une place de commerce. Le «wic» de
la Canche deviendra bientôt Quentovic, nom qu'il gardera avec quelques variantes sous la dynastie carolingienne.
L'existence d'un tel port en plein essor apportait une véritable richesse dans le pays et permettait en outre au pouvoir
de percevoir des revenus substanciels sur le trafic des marchandises. On sait qu'à Quentovic comme à Dorestadt, les droits
de péage étaient considérables et que le «tonlieu», impôt sur le transport des marchandises, s'élevait à 10 % av. valorem (3).
Aussi, un très haut fonctionnaire qualifié de «epraefectus» ou de «Dux» résidait-il dans le port.
La frappe des monnaies représentait, elle aussi, une source d'importants bénéfices pour le pouvoir.
Une telle prospérité explique la fréquence des invasions normandes qui ravagèrent le pays en 844 - 878 et 891, puis,
dans les toutes dernières années du 9ème siècle et les premières du 10ème siècle, la présence à Quentovic des «rois pirates
de la mer» vikings et Danois, venus d'Angleterre qui exploitèrent ce port et frappèrent des monnaies au nom de Quentovic et
de leur roi CNUT,
La richesse de Quentovic, transférée au 10ème siècle dans le port voisin de Montreuil excita également la convoitise
du comte de Flandre Arnoul le Vieux qui en disputa la possession aux comtes de Montreuil Helgaud et ses descendants.
Après des fortunes diverses et une occupation prolongée de Montreuil par les Flamands, le duc de France Hughes Capet
entrait en possession de la ville en 980 et son port devait, pendant près de trois siècles, être le seul débouché maritime des
premiers rois capétiens.
Notre propos n'est pas de prendre part aux controverses multiples et passionnées qui ont opposé historiens et
archéologues au sujet de l'emplacement de Quentovic et de son identité éventuelle avec Montreuil.
Les travaux de J. Dhondt, de Vercauteren, la thèse remarquable de Jean Guilbert s'appuyant sur les précieuses
archives de Rodière et de Dautricourt, les recherches patientes et fructueuses de l'érudit Montreuillois Albert Leroy, le
récent ouvrage de son fils Jean Leroy, les savantes études d'Hubert Le Bourdellès, professeur à l'Université de Lille Ill ont
assigné à Quentovic un emplacement désormais difficilement contestable sur la rive gauche de la Canche, à quelques
kilomètres en aval de Montreuil.
Les fouilles récentes de Jean Couppé, directeur du musée d'Étaples, mettant au jour de nombreux fours de potiers sur
le territoire de la Calotterie, la découverte il y a quelques mois sur le même site d'une importante nécropole datant sans doute
du début du 8ème siècle viennent encore corroborer cette assertion.
Ce serait au cours des invasions germaniques après l'envahissement du pays par les Francs, en 416, que le port de
Quentovic se serait progressivement développé sous la dynastie mérovingienne (428-752) et surtout à l'époque carolingienne
(752-987) pour disparaître enfin avec celle-ci au profit du port naissant de Montreuil qui en serait la suite logique, Le territoire
montreuillois, aurait été inclus dans l'emporium de Quentovic antérieurement même à la création du «Castrum» édifié au
9ème siècle par le comte de Helgaud ?
L'agglomération qui se groupait auprès du castrurn devait exister à l'état embryonnaire dès le 7ème siècle et avait dû
profiter de la prospérité de Quentovic. Elle connut au début du 11ème siècle, une prospérité attestée par la fondation dans
l'enceinte du castrum de six nouvelles paroisses (4).

NUMISMATIQUE
La présente étude numismatique a simplement pour objet d'apporter aux chercheurs quelques indices susceptibles de
lever certains doutes et d'éclairer certaines obscurités.
L'aspect des monnaies présentées ci-dessous n'est guère séduisant. Après l'incomparable beauté de la numismatique
grecque, de la précision souvent artistique des monnaies romaines, combien malhabiles et même barbares apparaissent les
espèces, objets de cette étude.
Elles témoignent néanmoins, en toute humilité, de la complexité d'une époque encore imparfaitement connue et sont le
reflet des fastes ou des épreuves que notre pays de Montreuil connut dans les temps reculés du haut Moyen-Age.
Seules les monnaies mérovingiennes, petits triens d'or sont encore un pâle reflet des monnaies impériales romaines.
Les monnaies carolingiennes et capétiennes dont la frappe s'étendit du 8ème au 13ème siècle se présentent sous la
forme de deniers d'argent, exclusive monnaie produite à cette époque (avec quelques rares oboles représentant la valeur d'un
demi denier).
Ce sont de petits disques de métal d'un diamètre voisin de 20 mm et dont le poids a varié entre 1,35 g et 0,90 g. Le titre
de ces pièces, qui devaient être primitivement d'argent pur, a subi des altérations nombreuses l'abaissant parfois à 50 % de sa
valeur intrinsèque.
Leur très faible relief rend souvent leur lecture difficile. L'avers (ou droit) comporte la titulature royale autour d'un
monogramme ou d'un symbole. Le revers indique l'emplacement de l'atelier monétaire autour d'une croix parfois cantonnée.
Le pouvoir d'achat de ces espèces est assez difficile à définir de façon
précise. Le prix, dans les transactions, était stipulé en «livres», une livre valant 240 deniers. A titre d'exemple, un cheval
moyen, valait environ 5 livres c'est-à-dire 1200 deniers. (5)
Ce n'est que sous le règne de Louis IX (12261270), après une importante réforme monétaire qu'on voit réapparaître
des espèces bien plus séduisantes d'aspect comme les «deniers d'or à l'écu» et les «gros tournois» d'argent fin valant 12
deniers.

Mérovingiennes :
La première monnaie que nous possédions de Quentovic est un tiers de sol d'or (triens) analogue à la plupart des
monnaies mérovingiennes connues (seuls quelques très rares deniers d'argent furent émis au 6ème siècle).
Les monnaies romaines d'argent, et surtout les petits bronzes que l'on a retrouvés en très grand nombre dans le pays
de Montreuil (et à Etaples) servaient d'appoint pour les paiements et cette pratique a persisté fort longtemps.
Les types de monnaies d'or mérovingiennes furent d'abord une imitation servile des pièces du Bas Empire, puis, les
«monétaires» (fonctionnaires du fisc) inscrivirent sur les flans leur nom et celui de la localité où ils exerçaient leurs fonction.
C'est le cas de la monnaie ci dessous.

D'un diamètre de 7 mm, cette pièce, admirablement conservée porte, au droit, le nom du monétaire ± ELA et la mention
MONET autour d'une tête diadémée de perles. Au revers, on lit VVICUS FIT autour d'une croix double, potencée,
reposant sur un socle et une croisette.
Certaines monnaies mentionnent VICO INPONTIO, ce qui indique bien que ce WICVS se situait au sud de la
Canche, limite jamais franchie par le Ponthieu.
La désinence en A (que l'on retrouve d'ailleurs sur d'autres monnaies de Quentovic : DUTTA) semble indiquer une
origine anglo-saxonne (H. Le Bourdellès).
Des tiers de sol du même genre furent frappés à Boulogne et à Thérouanne qui, déjà, constituait avec Quentovic-
Montreuil une ligne de défense qui se perpétuera jusqu'au 16ème siècle.

Carolingiennes :
On a retrouvé un denier de Pépin, mais sa lecture est peu visible et a donné lieu à des interprétations divergentes.
- La pièce de Charlemagne ci-dessous, relevée par nous au cabinet des médailles, d'une lecture parfaite porte
au revers QVANTOVIC, autour d'une croix tandis que l'avers nous montre pour la première fois la titulature CARLVS
REX FR autour d'un monogramme carolin.

- Sous le règne impérial de Louis le Débonnaire (814-840) deux monnaies de Quentovic méritent une attention particulière.
Ce denier rarissime dont nous avons effectué le relevé au cabinet des médailles porte à l'avers l'effigie de l'empereur
avec la titulature H LVDVVICVS IMP AUG (réminiscence des monnaies romaines). Au revers, entouré de la légende
+ QVENTOVICVS, un navire de haute mer avec son gréement, allusion significative à son importance portuaire.
Il s'agit là d'un type unique, exclusif pour Quentovic.
- D'autres derniers de Louis le Débonnaire furent émis, avec au revers, une légende tantôt bilinéaire, tantôt
trilinéaire.

La titulature impériale est simplement H LVDOVVICVS IMP tandis que le revers porte QVENTOVICVS dans les deux
cas.
- Un denier au temple attribué par Poey d'Avant à Charles le Simple (896-929) nous donne la titulature royale
CARLVS REX autour d'une croix cantonnée de 6 besants et, au revers, un temple tétrastyle avec la légende +
QVENTVVICVS. (6)

Poey d'Avant attribue également à Charles le Simple le denier suivant portant CARLUS REX FR entourant le
monogramme carolin, avec, au revers, une croix cantonnée de 8 besants avec la titulature QVANTOVVICO.
Le cabinet des médailles qui possède cette monnaie en a également une du même type avec QVVENTOVVICI.
Le denier que nous reproduisons ci-dessous présente un intérêt tout particulier pour l'histoire de Quentovic, car il
apporte la preuve que les rois Vikings, d'origine Danoise de l'Est de l'Angleterre (Northumbria) Cnut et Siefred
occupèrent bien le grand port vers 898, époque où se situe précisément le siège de Montreuil par les mêmes rois
précités.

L'avers porte le nom de CNUT sous la forme rétrograde disposée autour d'une croix cantonnée de besants. Le revers
porte QVENTOVICI autour d'une petite croix.
Les monnaies dont les seuls exemplaires furent mis à jour au siècle dernier, avec le trésor de Cuerdale auraient
été frappées en Angleterre et constitueraient sans doute, selon Françoise Dumas, un faux monnayage mais prouvent
la persistance de l'activité du port sous leur domination.
Longtemps, les historiens de Quentovic ont pensé que son atelier monétaire avait disparu définitivement à la
suite d'une destruction présumée du port par les Vikings. La découverte à Fécamp en 1963 d'un important trésor dont
8 584 pièces ont pû être récupérées, infirme de façon indiscutable cette prétendue disparition et apporte la preuve
irréfutable que Quentovic, avec des fortunes diverses continua d'exister dans les deux premiers tiers du 10ème siècle
et que son atelier monétaire fonctionna jusqu'à une date voisine de 980, date du rattachement de Montreuil au domaine
d'Hughes Capet, alors simple duc de France et qui devait, en 987, être élu roi et fonder la dynastie capétienne.
Ce trésor fit en 1972 l'objet d'une très savante et remarquable étude de Madame Françoise Dumas-Dubourg,
Conservateur au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale.
Il comprend 495 deniers et 25 oboles de Quentovic, tous au type défini par Charles le Chauve dans son édit de
Pitres (864) destiné à uniformiser la frappe des monnaies (7). Il est à noter que l'atelier de Quentovic, cité en second
dans cet édit, derrière celui du Palais, fait seul l'objet d'une mention spéciale qui en précise l'ancienneté «Moneta ad
Quentovicum ex antiqua consuetu dine pertinet
». Ceci témoigne à la fois de l'ancienneté de cet atelier et de son
importance particulière.
Le type ainsi défini et qui sera maintenu jusqu'à la fin du monnayage carolingien comporte au droit la légende
«GRATIA DI REX» entourant le monogramme carolingien, au revers une croix entourée du nom du lieu d'émission.

Toutes ces monnaies du trésor de Fécamp afférentes à l'atelier de Quentovic constituèrent une immobilisation du type
défini par l'édit de Pitres avec au revers le nom QVVENTOVVICI.
Environ 9 à 10 de ces pièces comportent une altération du monogramme carolin, la lettre H remplaçant la lettre
K. Elles auraient précédé dans le temps les pièces au K (8).
Doit-on voir là la marque d'un comte de Montreuil qui, dès le début du 10ème siècle a dû posséder l'atelier de
Quentovic ? Le droit de monnaie qui appartenait au souverain était délégué aux comtes chargés de l'exécution des
ordonnances royales, mais, au Xème siècle, on assiste souvent à l'usurpation de ce droit par certains de ceux auxquels
il était en partie concédé ou délégué.
Nous pensons quant à nous que ces monnaies furent frappées à Montreuil même, où l'atelier de Quentovic avait
dû être transféré dès cette époque.
Enfin nous présentons ci-dessous, un denier très particulier au sujet duquel de nombreuses hypothèses furent
avancées.

Ces très rares monnaies, trouvées en Angleterre, datant assurément elles aussi des deux premiers tiers du 10ème
siècle portent au droit le nom de QVVENTOVVICV entourant un monogramme carolin altéré avec l'H déjà
constaté sur la monnaie précédente. Le revers montre une croix non cantonnée entourée d'une légende aberrante +
IINIRVAAYODV.
Nous pensons avec Madame Dumas, qu'il s'agit d'un nom d'homme. La terminaison DV qui peut se lire DUX
en y incorporant la croisette initiale pourrait indiquer qu'il s'agit d'un haut fonctionnaire analogue à celui qu'on
désignait sous le nom de «Dux» cent ans plus tôt (dans les miracles de Saint Wandrille( (9). On peut aussi penser à
un acte d'indépendance d'un des possesseurs successifs de Montreuil pendant cette période troublée.
La présence d'un R dans le cours de la légende rendrait possible l'attribution à Arnoul le Vieux auquel cas
cette monnaie serait antérieure à 965, date de sa mort. Mais, on peut également songer à Herluin, comte de
Montreuil, fils d'Helgaud et peut-être même à Herbert, comte de Vermandois, suzerain d'Herluin et beau-père
d'Arnoul. Mais aujourd'hui encore, le problème d'attribution de cette pièce reste entier.

Montreuil au Xème siècle :
Le déclin de Quentovic ne peut faire oublier que Montreuil avait, entre temps, acquis un développement
considérable. Dès les premières années du 10ème siècle, le port de Montreuil existait, servant probablement d'arrière
port à Quentovic. Le «portus» situé sur la Canche était protégé par le Castrum, érigé sur l'éperon qui le dominait et
l'emporium de Quentovic, trop vulnérable, exposé aux fréquentes incursions des normands puis des Vikings a dû s'y
installer progressivement.
Il est vraisemblable que plusieurs castra s'y soient succédés au cours du 9ème siècle jusqu'au moment ou
Helgaud, comte de Montreuil entre 877 et 926 érigea une enceinte défensive assez forte pour pouvoir repousser en
898 un assaut de Normands qui, en 842-864 et vers 890 avaient réussi à s'emparer de la ville. Cette enceinte devait
comporter des fortifications annexes destinées à protéger partiellement l'emporium.
Le nom de Mosteriolo apparaît pour la première fois, à cette occasion. L'éthymologie évidente de ce nom
serait due à la présence d'un petit monastère antérieur au 9ème siècle et qui pourrait avoir été beaucoup plus ancien.
Une charte antérieure à la mort du comte Helgaud en 926 fait état d'un monastère de St Wallois ainsi que de la
présence de moines bretons qui s'étaient réfugiés à Montreuil après avoir été contraints d'abandonner leur monastère
de Landévennec.
La présence à Montreuil de nombreuses reliques conférait à la ville une grande notoriété religieuse et
contribuait à en accroître la prospérité. Outre la richesse engendrée par le trafic portuaire, les laines importées
d'Angleterre avaient donné naissance à une importante industrie drapière qui resta florissante jusqu'au 14ème siècle.
Une puissante guilde marchande (gueude) s'était fondée à Montreuil dès le 8ème siècle. (10)
Rien d'étonnant dans ces conditions que Montreuil ait excité, après celle des Normands et des Vikings, la
convoitise du duc de France, du duc de Normandie et surtout celle des comtes de Flandres qui possédaient le
Boulonnais et le Ternois voisins. Il s'ensuivit une lutte confuse, à laquelle participèrent ces trois protagonistes.
Arnoul le Vieux, comte de Flandre s'empare par surprise de Montreuil en 939. En 942, le duc de Normandie
reprend la ville et la cède à son vassal Herluin, fils d'Helgaud. Après deux tentatives infructueuses, Arnoul occupe
Montreuil en 948 au détriment du comte de Montreuil Roger, fils d'Herluin.
Arnoul le Vieux mourut en 961. Son fils Arnoul le Jeune conserva Montreuil avec des fortunes diverses,
jusqu'à ce que la ville et son «suburbium» fût en dernier lieu attribuée à Hughes, comte de Paris en 980.
En dépit de ces luttes incessantes, le port de Montreuil connut à cette époque, une prospérité croissante.
Dès lors, Montreuil restera au Capétien qui devait en 987 devenir roi de France et fonder sa dynastie.
Montreuil, le castrum et l'ancien emporium de Quentovic maintenant transféré sous les murs de la ville
resteront à jamais «enclave royale»
dans le comté de Ponthieu. Celui-ci sera attribué par Hughes Capet à son
gendre Hughes, avoué de St Riquier. Les comtes de Ponthieu se verront concéder des droits de vicomté sur
Montreuil où ils continueront à posséder l'ancienne motte du comte Helgaud (11).

Capétiennes de Montreuil :
Hughes Capet (987-996) soucieux avant tout d'assurer la solidité encore chancelante du trône associera bien
vite au pouvoir son fils Robert (996-1091) et l'un comme l'autre ne monnayèrent pas à Montreuil.
Cette période est la seule solution de continuité entre l'atelier de Quentovic sans doute transféré à Montreuil
depuis de longues années et celui des premiers Capétiens.
Les comtes de Ponthieu qui possédaient à Montreuil des droits de vicomté n'y frappèrent jamais monnaie et
transférèrent leur capitale administrative à Abbeville où un atelier monétaire fonctionna dès 1013 sous Gui ler et émit
successivement ses produits sous les maisons de Dommartin et de Nesle avant de passer en 1279 au pouvoir des rois
d'Angleterre.
Suivant les termes d'une ordonnance d'Henri ler (1031-1060) des monnaies de ce roi ont pû être frappées à
Montreuil ; cependant, aucune n'est parvenue à ce jour jusqu'à nous.
Les premiers deniers au nom de Montreuil émanent de Philippe I (1060 - 1108). Ils portent au droit la titulature
royale entourant un édifice à étage qui peut représenter, soit une porte fortifiée de la ville, soit déjà un temple. Le
revers porte la mention CASCA MONSTRA autour d'une croix cantonnée de deux omégas et des lettres S et T.

Il est à noter que pour cet exemplaire, le nom du roi est orthographié FILIPPVS tandis que la plupart des autres
portent PHILIPPVS. La légende CASCA est afférente de toute évidence au «castrum» montreuillois. Ces deniers
de Philippe I offrent une grande similitude avec ceux frappés à Dreux (DRVCAS CASTA et temple comparable à
celui de Montreuil) ainsi qu'à château Landon (LANDONIS CASTI).
Louis VI (1108-1137) fait frapper de nombreux deniers avec la titulature royale LODEVIC REX autour
d'une croix parfois cantonnée et celle de MONSTEROLV ou MONSTEDOLV entourant un temple accosté de
besants ou de croissants.

On ne connaît pas d'oboles à ce type. Sous l'emprise de la nécessité, des deniers ont été sectionnés par moitié pour
en remplir l'office. Nous possédons des exemplaires de ces oboles d'un type qui semble unique dans la
numismatique.
Louis VII (1137-1180) continua en le modifiant légèrement le type des monnaies de son prédécesseur.
Certains deniers portent la légende MONSTEDOLV autour d'un temple ressemblant vaguement à un navire.
La titulature royale est LODEIVSREX. Les O de ces pièces présentent la particularité d'être quadrilobés. Il s'agit là
sans doute d'une mode passagère car on retrouve les mêmes O quadrilobés sur les monnaies de Mathieu d'Alsace
comte de Boulogne et contemporain de Louis VII.

Des deniers, vraisemblablement de la fin du règne portent une titulature LVDOVICVS RE avec la légende
MVSTEROL autour d'une croix cantonnée.
Philippe II Auguste (1180-1223) émit au cours de son règne, des espèces montreuilloises de deux types tout à
fait différents. On trouve au début du règne, des deniers voisins du type traditionnel au temple accosté de
besants avec PHILIPPVS RE et au revers MOSTEROL entourant une croix cantonnée.
Les monnaies de la fin du règne sont d'un type totalement différent. Elles témoignent de la volonté du
souverain d'affirmer l'unité de son royaume en uniformisant les espèces,
A Montreuil comme à Arras, à St Omer et à Péronne, le roi impose le type de la monnaie parisis (12)
Au droit figure le nom du roi PHILIPVS RE et dans le champs FRANCO en deux lignes dont la
seconde est rétrograde (boustrophédon) le revers porte autour d'une croix cantonnée de deux annelets, la
légende MOUTVRVEL, forme romanisée du nom de Montreuil jusqu'alors fidèle à son origine latine (13).

Des oboles furent frappées à ce type à Montreuil ainsi qu'à Paris et Arras.
Les espèces à légende locale disparaissent à tout jamais de la numismatique française. Désormais, le
système monétaire royal sera uniformisé sur toute l'étendue du royaume et réduit à deux types exclusifs : la
monnaie parisis et la monnaie tournoise.
L'aspect fruste des monnaies capétiennes sera bientôt amélioré sous Saint-Louis qui en réformera le style
et les qualités intrinsèques. Apparaîtront alors les «sous» d'argent pur de 12 deniers (gros tournois). L'or disparu
depuis la chute des mérovingiens fera sa réapparition définitive sous la forme prestigieuse et élégante des
monnaies gothiques.

Conclusion
Cette analyse succincte des monnaies médiévales du pays de Montreuil permet du moins de mettre en
évidence l'étroite filiation qui relie l'antique Quentovic au port moyenageux de Montreuil.
Grâce à une transgression marine rendant navigables l'estuaire et le cours de la canche, un port se crée «in
Pontio» c'est-à-dire sur la rive gauche, en aval de l'éperon qui domine la rivière et cela devient le grand
«emporium» de Quentovic, de grande renommée et de prospérité croissante.
Les dévastations normandes, les invasions des rois pirates amènent le grand port à chercher refuge et
protection à l'abri du «castrurn» montreuillois tout proche.
De ce transfert naît un port montreuillois dont la richesse et l'emplacement excitent les convoitises.
C'est le petit roi capétien qui obtient à grand peine la possession de cette riche enclave en pays de
Ponthieu,
Ses successeurs la défendront et la sauvegarderont précieusement au cours des siècles.
Cette histoire, les humbles deniers nous la racontent, et leur témoignage lève peu à peu le voile sur l'étrange
et mystérieuse destinée de ce vieux pays de Montreuil.
Comme dès lors, elle apparaît lumineuse, la fière devise qu'Henri IV donnera plus tard à l'antique cité
«Fidelissima Picardorum natio».

Jean LEPHAY
Conservateur du Musée de Montreuil.
NOTES

(1) Briquet « Le littoral nord de la France »
(2) J. Longuet. Le Pas-de-Calais. Ed Delatain 1975
(3) jean Leroy. Quand Montreuil était sur Mer Quentovic p. 39
(4) jean Leroy. Quand Montreuil était sur Mer. Quentovic p. 259 et suivantes
(5) L. Musser Les invasions: le second assaut contre l'Europe chrétienne p. 71
(6) Albert et Jean Leroy voient dans la représentation de ce temple une préfiguration de celui qui
apparaîtra sur les derniers capétiens de Montreuil. Rappelons que ces temples tétrastyles figurent en
outre sur des monnaies de Charlemagne (Chartres, Orléans, Bourges, Melle, Paris, Tours et Sens), de
Louis le Débonnaire, Charles le Chauve et Lothaire I, pour Dorestadt le port symétrique de Quentovic sur
le Rhin.
(7) Françoise Dumas: Le Trésor de Fécamp Paris 1971
(8) Françoise Dumas: Le Trésor de Fécamp. 117 et 119. L'étude minutieuse de ces pièces a décelé
l'utilisation de 28 coins distincts pour les droits et 31 pour les revers avec des liaisons variées.
(9) F. Dumas id p. 118
(10) Jean Guilbert op. cit. p. 15
(11) Cette vicomté est longuement étudiée par Georges de Lhomel "La Vicomté de Montreuil" 1904
(12) La livre parisis = 20 sous parisis = 240 deniers Parisis = 25 sous tournois = 300 deniers tournois
(13) H. Le Bourdellès op. cit. p. 956

BIBLIOGRAPHIE

A. Braquehay, Montreuil-sur-Mer dans l'histoire - Montreuil 1909.
E. Boudeau - Monnaies françaises 1911.
Briquet - Le littoral de la Manche.
J. Dhondt - Les problèmes de Quentovic - Studi in onore di a Fanfany Milan 1902.
Françoise Dumas Dubourg - Le trésor de Fécamp.
Gariel - Les monnaies royales de France sous la race carolingienne, Strasbourg 1883.
J. Guilbert - Institutions municipales de Montreuil, Falls 1954.
Lafaurie - Monnaies des rois de France, Paris 1961
G. de Lhomel - La vicomté de Montreuil, Montreuil 1904
H. Le Bourdellès - Les problèmes linguistiques de Quentovic, Revue du Nord 77 p. 479 - 487.
H. Le Bourdellès - Les problèmes linguistiques de Montreuil-sur-Mer, Revue de Nord 81 p. 947 - 960.
A. Leroy - Histoire de l'abbaye de St Josse, Berck 1972
J. Leroy - Quand Montreuil était sur mer, Quentovic Boulogne 1979.
Lestocquoy - Les origines de Montreuil-sur-Mer, Revue du Nord XXX p. 118 - 119.
J. Longuet -Le Pas-de-Calais - Editions Delalain 1975.
Poey d'Avant - Monnaies féodales de France - Paris 1858-1862.
Prou - Catalogue des monnaies mérovingiennes de la B.N No 1120 à 1141 (1896)
Seaby's Coins of greast Britain 1956 p. 20.
Vercauteren, Etudes sur les civitates de la Belgique seconde 1934

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Nord - Pas de Calais n°13, 1982, (A.M.P.B.B.E., Berck). Il est visible sur ce site grâce à
l'autorisation de cette association, dont vous pouvez trouver les sommaires des publications
sur la page accessible par le lien ci-dessous.
Publications de "l'Association des Amis du Musée, du Passé, de la Bibliothèque de
Berck et Environs" (A.M.P.B.B.E.)
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Dernière modification de cette page : 09/09/03